Le marché de Jérusalem résistera-t-il au virage bobo ?

Vue du shouk
Hiérosolymitains, habits traditionnels, saveurs, odeurs. Cela fait plus d’un siècle et demi que tout se croise et s’entremêle dans les rues du marché de la ville.
Du fait de son emplacement et des refontes urbaines permanentes qui remodèlent à l’infini les rues autrefois crasseuses et devenues quartier d’artiste, ce marché au passé populaire résiste péniblement à la menace bobo qui se profile au sud.
Explications.
Hors-les-murs
Vers 1860, alors qu’elle est confinée depuis quatre siècles à l’intérieur de ses murs ottomans, Jérusalem change d’espace. La ville est si peuplée, si insalubre, si vulnérable aux pollutions ou épidémies, que contre leur gré d’abord, arabes puis juifs sortent peu à peu des murailles de la ville.
Ce phénomène qu’on appelle « sortie des murailles » et qui a des airs de révolution urbaine n’en est pas une, permettez-moi d’insister sur ce point quitte à briser certains mythes.
De tous temps la ville a existé à l’intérieur comme à l’extérieur de ses murailles, quand elle en était pourvue (ce qui ne fut pas toujours le cas, comme par exemple à l’époque mamelouke). Les fluctuations de population, le désir d’exploiter ou de s’installer sur des terres nouvelles, les changements de stratégie militaire ou de théories urbaines ont fait qu’à toutes les époques on a habité à Jérusalem à l’extérieur de ses murs.
Quand Suleyman le magnifique construit la muraille de Jérusalem entre 1537 et 1541, pour la première fois depuis qu’il existe un noyau urbain nommé Jérusalem, la ville s’enferme dans ses murs. 400 ans après, les habitants ont oublié qu’il fut un temps où l’on vivait à Jérusalem à l’extérieur de la muraille si bien qu’ils nomment le dehors « le désert ».
Il faudra toute la pression de nombreuses épidémies mortelles et l’insistance de généreux donateurs pour que les juifs acceptent d’aller s’installer un peu à l’écart de la ville, au sud d’abord puis à l’ouest le long de la rue Jaffa.
C’est dans ce contexte que nait le marché qui nous occupe et qui porte aujourd’hui le nom d’un de ces nouveaux quartiers, Mahané Yehuda.
Un marché moderne ?
A l’origine il est un simple marché sauvage regroupant les étals des paysans arabes venant des villages voisins (Lifta, Deir Yacine), et desservant les nouveaux quartiers qui se développent à l’ouest de ce qui désormais convient d’être appelé la « vieille ville ». Très vite plébiscité par la population locale qui économise les allers-retours permanents à la vieille ville, cette foire en pleine air prend des proportions toujours plus grandes.
Toutefois, et bien qu’il est situé sur l’axe principal de la ville, la municipalité ottomane de la fin du 19è siècle se désintéresse totalement de ce marché spontané : la surveillance des échanges commerciaux et la propreté du lieu sont loin d’être un de ses sujets de préoccupation. Tout se déroule donc sans infrastructures adéquates et surtout sur la bonne foi exclusive des acheteurs et des vendeurs.
Au fil des ans les étals éphémères deviennent des constructions permanentes de bois et de tôle et le marché reçoit le nom de « Mahané Yehuda » du nom du quartier attenant du même nom, ou « souk Valiru » du nom du propriétaire du terrain, le banquier Haim Valero.
En décembre 1917, les britanniques entrent à Jérusalem et conçoivent très vite la nécessité de réhabiliter l’ensemble de la ville en créant des infrastructures publiques : système de distribution et d’évacuation des eaux, voies carrossables, construction et rénovation des lieux publics, etc.

Le projet Ashbee
C’est l’architecte Charles Robert Ashbee qui se voit charger d’établir un compte–rendu de la situation, catastrophique, de la ville. Il établit, entre autres rapports, un document consacré aux marchés de la ville et qui note que ce qui est devenu le principal marché de Jérusalem n’a ni système d’eau, ni égouts, ni éclairage…
Ashbee propose donc un projet de construction inscrit dans un rectangle autour d’une place centrale avec fontaine, mais pour des raisons mal connues le projet ne verra jamais le jour.
L’autorité municipale ne s’avoue pas vaincue pour autant, elle impose des conditions sanitaires et la destruction des étals sauvages. Elle autorise en sus la construction d’échoppes en pierre suivant des critères toujours en vigueur de nos jours (largeur des échoppes, profondeurs des étals, symétrie des façades etc.).
Le changement est radical, ceux qui ont l’argent ou la possibilité de l’emprunter peuvent construire des magasins et s’installer pour de bon dans le marché officiel, les autres s’en vont petit à petit. Certains s’organisent pour emprunter collectivement l’argent nécessaire à l’achat de terrains et à la construction de magasins permanents. La rue « marché de l’emprunt et de l’épargne » (שוק הלואה וחיסכון) réfère à la banque du même nom qui prête en 1930 à des futurs marchands la somme utile à la construction de leurs échoppes.
Avec le temps, le marché s’agrandit, certaines de ses rues deviennent couvertes, d’illustres familles s’y font un nom. Et pour la suite de l’histoire, venez faire un tour, je vous promets c’est passionnant.
Et aujourd’hui ?
On trouve tout au marché de Makhané Yéhuda ! Un peu comme le zoo, c’est un joyeux mélange de toute la population hiérosolymite. Religieux des quartiers nord, arabes de l’est, supporters du club de foot Beitar, bohèmes du quartier voisin des Nahlaot… Tous viennent y trouver le plus grand choix de produits frais ou secs, de pains, de matériel pour la maison, de viandes et de poisson.
Le marché est situé entre les quartiers religieux aux nord de Jaffa Street et celui des Nahlaot au sud. Chacun de ces quartiers mériterait un article –ou une visite- à lui tout seul.
Mais disons pour faire court que le quartier des Nahlaot, à l’origine plutôt pauvre, peuplé de familles sorties de la vieille ville puis de nouveaux immigrants après la guerre d’indépendance, a vu dernièrement sa côte monter auprès de jeunes couples religieux tendance baba-cool. Si ! Nos bobos à nous sont religieux ! Il faut le voir pour le croire !
En somme, une sorte de XIe arrondissement de Paris au cœur de Jérusalem. Et cette tendance à une influence directe sur le marché voisin.
Tentez l’expérience suivante: postez-vous à l’entrée sud du marché couvert (rue Etz-Haïm, entrée du côté de la rue Agrippas), puis relevez le prix au kilo du produit de votre choix.
J’ai expérimenté, et la tomate décroît de manière constante, passant de 5.50 shékels à 3.00 shékels d’un bout à l’autre de la rue. Essayez, ça marche pour tout !
Ça, c’est bon à savoir, mais ce n’est pas un scandale pour autant. Il suffit de savoir dans quel sens faire ses courses.
Ce qui est plus inquiétant, c’est l’apparition de cafés branchés et de boutiques de mode au cœur du marché. Tiens, voila qui nous rappelle notre XIe arrondissement, ou même la rue des Rosiers ! Et devinez de quel côté le Mal guette ? Du sud bien sûr, par la proximité des Nahlaot.
Tout à commencé avec un café, Chez Émile, à l’extrémité sud du marché, rue de la Fraise. La sauce a pris, plusieurs autres cafés sont venus se joindre, jusqu’au Café Aroma qui s’est offert une succursale ouverte 24/24h au bout (sud, s’il fallait le préciser) de la rue découverte, rehov Makhané Yéhuda.
Au grand plaisir des livreurs qui peuvent y prendre un café aux heures les plus matutinales et au grand dam des puristes qui pensent que le café se doit d’être offert par le maître de la boutique en remerciement du service rendu.
On peut à présent bruncher à Makhané Yéhuda. Mais combien de temps encore pourra-t-on y faire son marché ? Je peux croire que le besoin d’un marché populaire est si fort que s’il se trouvait délogé, il renaîtrait de ses cendres à un autre endroit. Mais celui-ci a une histoire si riche que je ne peux me résoudre à cette éventualité…

Quel plaisir de te lire de nouveau !
J’imagine que à Jerusalem comme à Paris le virage bobo se fait parceque les classes populaires n’ont plus les moyens de rester dans les centres villes et sont remplacées par des couches sociales plus aisées.
Mais, en contradiction avec l’article, je doute qu’un autre Mahané Yehouda surgira dans les nouveaux quartier populaires. Ce sera plutôt, le chefa ou le alef, comme il existe déjà dans les banlieues religieuses.
A bientôt,
Oui bien sûr, d’ailleurs le problème d’émigration des étudiants et jeunes couples est un phénomène auquel même le nouveau maire de Jérusalem n’a -pour l’instant- pas apporté de réponse réaliste.
En ce qui concerne les Hypermarchés, à la réflexion, je suis d’accord avec toi. C’est d’ailleurs drôle que le roi de l’Hyper à Jérusalem ait commencé sa vie de commerçant dans la boutique d’épices familiale, rue Hashikma, à l’intérieur même du marché…